17/03/2007

8.

Il est très tôt ce matin-là.  L'aurore est encore loin, bien au-delà de l'horizon. 
 
Attablée dans la cuisine, je sirote un café très noir.  La radio du tout petit matin m'envoie des échos de vie.  Un accident sur le ring.  Un unique gagnant au lotto.  J'écoute, distraitement. Mes pensées sont loin, très loin, de ces considérations matérielles. 
 
Le frottement de la porte de la cuisine sur le carrelage désossé me fait sursauter.  Je me retourne et mon mari apparaît, mi-endormi, mi-souriant.  Son séjour en Hollande a subitement pris fin la veille, très tard. Il est rappelé par le siège pour quelques dossiers à traiter en urgence.  Il est rentré au milieu de la nuit et s'est installé dans la seconde chambre pour ne pas me réveiller.  Il ne devait revenir que dans une quinzaine.
 
Je reste sans voix.  Il est vrai que je l'ai occulté de ma vie ces derniers jours... Tout ça me paraissait si lointain... Lui, si peu présent, toujours ailleurs même s'il était là... et moi qui, maintenant, vis une passion que je n'imaginais jamais pouvoir vivre..  Qui m'emporte bien au-delà de moi-même.
 
La transition est brutale.  Je dois reprendre pied dans la réalité, dans le quotidien, et pas plus tard que tout de suite.
Il s'installe en face de moi, à cette table que je déteste et que tant de fois j'ai décidé de jeter.  Mais elle est toujours là, comme nous, même si nous ne sommes plus de bois tendre bâtis. 
 
Etrangement, il est très attentionné. Il s'inquiète de mes jours, de ce temps passé sans lui.  Il parle de moi, de mon travail très prégnant, de mes soirées, de mes amis. Je réponds vaguement, machine à être là qui reprend son automatisme.  Il m'explique ensuite son séjour à Amsterdam.  Les séminaires, les soirées organisées par la firme.  Les impératifs, les obligations, tout ce temps si lourd.  Je l'écoute.  Sachant très bien qu'il ne se prive nullement de compensations à ces contraintes.  Et je l'observe.  Sa barbe, forte, lui mange les joues.  Ses yeux me sourient, comme s'il me découvrait.  Je retrouve, l'espace d'un instant, celui qui, un soir d'hiver, m'a réchauffée de ses bras, de ses mots.   
 
Et subitement, intensément, je lui en veux.  D'être là, émouvant dans sa fragilité du petit matin.  Désarmant dans sa tendresse toute nouvelle.
Je voudrais pouvoir crier.  Les années perdues, les heures gâchées, l'indifférence que renvoie son quotidien.  Le vide de son regard dans le miroir de mes jours.
 
Je nous sers un café.  Je pose pain et confitures pour lui.  Fromages et salaisons pour moi.  Il me regarde comme s'il me voyait pour la première fois.  Il mange de bon appétit, du rire dans les yeux.  En moi, un malaise de plus en plus profond.  Simuler? Non je n'ai jamais pu.
Sa main contourne ma taille, ses bras m'enserrent alors que je ramasse les vestiges de ce déjeuner impromptu. Je dois parler.  Lui dire.  Dire quoi?  Je suis coincée, ficelée, emportée?  Ca n'a pas de sens.
 
C'est avec les miettes de cet échange qui n'en est pas un que je quitte la maison.  Je me laisse le temps de la réflexion jusqu'au soir.  Le travail m'attend, des choses concrètes et pratiques vont se mettre en place.  C'est rassurant de retrouver ce monde matériel, réel.
 
 
 
 

14:33 Écrit par Une passante... dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

... Toujours un plaisir de venir te lire!

Puis-je te rajouter dans mes liens?

;)

Écrit par : tayiam | 18/03/2007

Bonjour.......passante Je te lis,intensément.
Bisous du lundi.
Duke

Écrit par : DUKE | 19/03/2007

un petit coucou en passant ton récit devient très captivant...au plaisir de te lire...j'aime beaucoup ta façon de décrire de l'émotionnel...on dirait un "parler" si vrai...

Écrit par : sashana | 21/03/2007

bonjour passante. Régulièrement, je viens voir s'il y aurait un petit texte. J'aime la simplicité et la sobriété que tu glisses dans ton récit. La sobriété est parfois une des élégances de l'écriture. On est dans un récit intimiste, feutré et où les sentiments sont profonds, et aigus. J'aime beaucoup. J'espère que tu continueras !

Écrit par : Pivoine | 21/03/2007

Bonjour.......passante Pourquoi ces arrêts.
bisous,charmante passante.
Duke

Écrit par : DUKE | 22/03/2007

Les commentaires sont fermés.